La question migratoire en Italie

Au cours des vingt dernières années, la politique migratoire en Italie s’est développée au milieu de changements importants tant au niveau international que national. L’immigration est un sujet brûlant et extrêmement sensible pour l’analyse de l’Italie contemporaine. Ce sujet a fait couler des flots d’encre vu son caractère récent et hautement important. Les flux d’immigration ont fait de l’Italie un cas particulier dans le contexte européen. La gestion de l’immigration en Italie, a constitué un enjeu politique qui a nécessité des mesures afin de contrôler ce phénomène. Les politiques d’immigration mises en œuvre par le gouvernement italien reflètent un paradoxe entre un certain pragmatisme et la tradition d’accueil de ce pays.

Après l’élection du 4mars 2018 en Italie, La politique migratoire est devenue un sujet alarmant à l’échelle nationale et européenne. Ce fléau est relativement récent dans la mesure où l’Italie avait déjà fait face à une multitude de migrants, en 2011, lors du printemps arabe. En 2017, une nouvelle vague de migrants a suscité de nouvelles discussions et de vifs débats en Italie et dans tout l’Europe. De ce fait, la question migratoire constitue l’un des symptômes et des causes de la crise politique qui traverse l’ensemble des pays de l’Union Européenne, et qui a un coût politique très lourd pour l’avenir de l’UE.

La politique migratoire en Italie :

Depuis 2011, l’Italie a fait face à des flux de migrations importants. Au moment du printemps arabe, le pays a accueilli à peu près 30000 personnes. En 2017, l’Italie a ouvert ses portes devant presque 100000 personnes. Cet épisode migratoire de 2017 était le facteur clé du succès des partis populistes lors des élections de mars 2018.  Ainsi, Il est primordial de mettre en exergue l’aggravation de la situation, depuis 2011, due à la pénurie en termes de solidarité migratoire européenne qui constitue la composante fondamentale de la politique migratoire européenne.

L’Italie était un pays d’émigration jusqu’aux années 1980, et est devenue un pays d’immigration au cours des années 1990, quand l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont voulu interrompre leur immigration de travail. L’effondrement de l’URSS, les réseaux catholiques ont généré des flux en provenance de l’Europe de l’Est. Cette immigration a fortement changé et impacté la société italienne. Ce phénomène a entrainé des transformations majeures dans la démographie du pays et a causé une des mutations profondes.  Comme d’autres pays de l’Europe du Sud, l’Italie à gérer ces flux migratoires par des politiques de régulation et de contrôle. Ce pays est considéré comme une terre de transit pour des migrants vers les pays du nord de l’Europe. Cette politique de régularisation a été largement critiquée par le reste des pays de l’UE.

La question migratoire est devenue alors un sujet de débats politiques vifs, de telle sorte que l’aptitude d’accueil s’est avérée saturée dans ce pays qui souffre d’un déficit budgétaire et de difficultés économiques. Les aides et les subventions européennes n’ont pas suffi. L’Italie demande aux autres pays européens de contribuer à l’atténuation de cette pression migratoire et à la résolution de la crise.

Les réformes internes et externes mises en œuvre :

Il est important de souligner l’évolution de la politique migratoire italienne dans le sens restrictif durant les dernières années, face à la pression européenne et la pression migratoire.  L’Italie a mis en œuvre des réformes non seulement internes mais aussi externes. Après les événements migratoires en Italie de 2011, la promotion des droits fondamentaux des migrants a constitué une dimension affirmée des instruments extérieurs. En effet, des instruments externes sont venus pour compenser la place modeste faite à la solidarité dans la réforme de la politique migratoire européenne. Le Conseil de l’Europe, les Nations Unies, les ONG, ont critiqué, depuis longtemps, la politique migratoire de l’UE et l’ont accusé d’être responsable des trafics de migrants et des drames qui les accompagnent, dans la mesure où elle ne formait pas suffisamment de voies sûres et légales afin d’accéder à son territoire pour les personnes en quête et en demande de protection.  De ce fait, l’UE a établi un soutien financier pour les programmes qui permettent aux réfugiés de s’installer durablement dans un Etat membre. 

L’arrivée au pouvoir de Sylvio Berlusconi en avril 2008 a permis la signature d’un accord avec le régime du colonel Kadhafi afin de renvoyer en Libye les migrants arrêtés en mer. Cet accord a pour but de combattre et maitriser les arrivées irrégulières de migrants sur la route de méditerranée centrale. Toutefois, le traité n’a pas survécu aux printemps arabes et à la chute du colonel Kadhafi.  Par ailleurs, lors de la révolution tunisienne, près de 30000 Tunisiens ont débarqué sur les côtes italiennes. A cet effet, l’Italie a décidé le 5 avril 2011, d’offrir des titres de séjour humanitaires de six mois à ces personnes incluant le droit de la libre circulation dans tout l’espace Schengen. La France, n’était pas d’accord avec cette décision et a décidé d’engager des mesures de contrôle de sa frontière avec l’Italie, en remettant en cause le principe de libre circulation dans l’espace Schengen. L’Italie a connu un afflux migratoire plus important que celui de 2011. La solidarité européenne a contribué pour gérer ces afflux, mais ces instruments étaient à l’encontre des droits fondamentaux des migrants. En effet, l’Italie a été moins impactée par la crise des réfugiés de 2015/2016 par rapport à la Grèce. Lors du premier semestre de 2017, près de 100000 personnes ont débarqué sur les côtes italiennes, principalement en provenance de la Lybie.

« Le Contrat pour un gouvernement de changement », présenté le 18 mai 2018 par le Mouvement Cinq Etoiles et la ligue a garanti une externalisation accrue de la politique migratoire, qui va de pair avec la fermeture des frontières, l’accroissement des éloignements et un traitement plus limitatif des ONG accusées d’alimentation du « business des migrants », il a même solidifié davantage les exigences italiennes en matière de solidarité migratoire. Ce contrat prévoit ainsi une répartition automatique, immédiate et obligatoire des demandeurs d’asile entre Etats membres, ainsi qu’une réévaluation et un réexamen des modalités de débarquement en Italie pour les migrants.

L’ancien ministre de l’intérieur Matteo Salvini, a refusé l’accès des ONG non italiennes spécialisées dans le sauvetage de migrants, à leurs ports. L’Italie a ainsi adopté un décret controversé et durcissant de la politique migratoire, qui vise directement les migrants et ceux qui leur viennent en aide. En parallèle, les autorités italiennes ont signé le 21 mai un accord avec le Tchad, le Niger, et la Libye, visant à contenir le flux des migrants par le renforcement du contrôle des frontières. Actuellement, de nombreuses ONG dénoncent cette politique devant la Cour européenne des droits de l’Homme. « C’est un pas en avant pour rendre l’Italie plus sûre. Pour combattre avec plus de force les mafieux et les passeurs, pour réduire les coûts d’une immigration exagérée, pour expulser plus rapidement les délinquants et les faux demandeurs d’asile, pour révoquer la citoyenneté aux terroristes, pour donner plus de pouvoirs aux forces de l’ordre », a affirmé l’ancien ministre de l’Intérieur Matteo Salvini sur Facebook.[1] Les permis de séjour humanitaires seront ainsi remplacés. Le texte durcit la politique italienne en matière d’immigration. Il remplace en particulier les permis de séjour humanitaires, actuellement octroyés à 25% des demandeurs d’asile et d’une durée de deux ans, par divers autres permis, comme “protection spéciale”, d’une durée d’un an, ou “catastrophe naturelle dans le pays d’origine”, d’une durée de six mois, entre autres.[2]

La nouvelle ministre de l’Intérieur, Luciana Lamorgese, a présenté ses propositions de modification des “décrets sécurité” sur l’accueil des migrants. Il ne s’agit pas d’ouvrir grand les portes, mais au moins de se montrer plus humain et de dépénaliser le secours aux réfugiés. Dans ce cadre, l’Italie a réussi à s’allier avec les principaux Etats membres de première entrée (Grèce, Espagne, Chypre, Malte) concernant la question migratoire afin de revoir et de remettre en cause la règle de responsabilité des pays de première entrée, particulièrement la durée de cette responsabilité.

Les fruits des politiques :

Les politiques entreprises par l’Etat Italien ont produit des effets en termes de réduction des flux migratoires et d’atténuation du nombre des décès en mer. Une forte diminution des arrivées des migrants a été enregistrée à partir de juillet 2017, qui est une période généralement propice aux traversées.

De 2011 à 2017, l’Italie a engagé des moyens importants sur le plan interne, ainsi qu’elle a recouru à l’UE afin de gérer la question migratoire au niveau national et européen. L’UE, à son tour, a mis en œuvre des programmes et des politiques afin d’améliorer la situation des migrants dans les pays en voisinage de l’UE afin d’éviter autant que possible leur arrivée en Europe. Ainsi, l’absence de la solidarité migratoire européenne peut expliquer le succès des mouvements politiques anti-européens en Italie par exemple.

En 2019, le nombre de migrants ayant débarqué sur ses côtes a chuté de moitié par rapport à l’année précédente. La politique anti-immigration et anti-ONG de l’ancien ministre de l’intérieur Matteo Salvini, a entrainé une baisse de 50 % depuis 2018 et de 90 % par rapport à 2017.  L’Italie prévoit notamment la diminution drastique des permis de séjour humanitaires ainsi que la révocation de la naturalisation en cas de condamnation.[3]

De même, les mesures adoptées par l’Italie et l’UE au second semestre de 2017 ont permis la diminution des flux en Italie par la route de la Méditerranée centrale de 34%.[4] Au 6 mai, ils se sont réduits de 77% par rapport à la même période en 2017. De surcroit, l’OIM enregistrait 2853 disparitions en Méditerranée en 2017 contre 792 en 2018.[5] Conscients de cette difficulté, l’Union européenne a décidé de mettre en place un groupe de travail conjoint UE-Union africaine-ONU, en vue de lutter contre les trafics de migrants, et à traiter les causes profondes des migrations.

In fine, l’immigration constitue un enjeu politique, économique et social clivant, manipulé par différents partis politiques à la recherche d’électorats. Cette immigration constitue la conséquence aussi d’un territoire, caractérisé par une porosité géographique exprimée par la longueur des côtes, pays pivot entre l’Europe et le continent Africain qui rend la gestion migratoire difficile et coûteuse, dans un contexte de crise et de restrictions budgétaires due à l’importante dette italienne. Cet enjeu, décisif et omniprésent dans le débat politique italien, remet aussi en question la conception de l’identité italienne. La question de la définition de cette nouvelle identité italienne, pays d’immigration après pays d’émigration, doit être saisie par les partis politiques et menée sur la scène médiatique afin de faire évoluer cette nouvelle Italie.


[1] https://www.20minutes.fr/monde/2342107-20180924-italie-nouvelle-loi-durcit-politique-migratoire-pays

[2] https://www.7sur7.be/monde/l-italie-durcit-sa-politique-d-immigration~a129981a/

[3] https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/un-monde-d-avance/l-italie-change-de-cap-sur-sa-politique-migratoire_3812567.html

[4] Commission européenne, Progress report on the Implementation of European Agenda on Migration, op.cit, 13 mars 2018.

[5] OIM Missing Migrants Project : www. Missingmigrants.iom.int.


Sources:

Caritas Italiana, Dossier migrantes 2005, (consulté le 19 septembre 2009).

Corinne Balleix, Migrations : l’Europe à l’épreuve de la crise italienne, IFRI centre Migrations et Citoyennetés, Juillet 2018.

Corinne Balleix, La politique migratoire de l’Union européenne, Paris, La documentation française, 2013.

Giovanna Campani, La politique migratoire italienne : contrôle des frontières, régularisation et intégration, Cahiers de l’Urmis, n°5, 1999.

Jean-Pierre Darnis, L’immigration, enjeu de politique intérieure et de politique étrangère pour l’Italie contemporaine, n° 14, 2010.

https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/un-monde-d-avance/l-italie-change-de-cap-sur-sa-politique-migratoire

https://www.la-croix.com/Monde/Italie-immigration-sujets-brulants-gouvernement-Conte-2019-09-05 https://www.letemps.ch/monde/limmigration-cible-privilegiee-nouveau-ministre-italien-linterieur


About the Author:

Rim Affathe is a 20 years old student. She was born and raised in Morocco, and she is currently living in Italy. She is a third-year political science student at Mohamed VI Polytechnic University, and she is spending her exchange year at LUISS university in Rome. Rim Affathe has a vested interest in gender studies, postcolonial feminism, security studies and diplomacy. She aspires to be a Moroccan diplomat and a women’s rights advocate. She is also a member of the feminist and youth-led initiative Politics4Her.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s